
1. La fracture cognitive : pourquoi aucune décision n’est neutre
Nous aimons à penser que nous abordons chaque décision avec un esprit clair, une objectivité intacte, capable de peser le pour et le contre sans être influencé par le passé. Chaque jour serait un nouveau départ, chaque choix une page blanche.
Cette vision est séduisante, mais elle est fausse. Contrairement à cette illusion, notre cerveau n’est pas une ardoise vierge. Les recherches en sciences de la décision démontrent que l’être humain n’est pas un décideur rationnel (Kochenderfer, 2015 ; Balconi & Crivelli, 2025), car nos choix sont gouvernés par des mécanismes neuronaux implicites, bien plus que par une délibération logique. La véritable neutralité décisionnelle est une illusion, car chaque choix que nous faisons est profondément enraciné dans l’histoire du système qui le produit.
2. Changer de question : abandonner la quête de la décision parfaite
La quête de la « décision parfaitement rationnelle et objective » est une impasse. Elle repose sur un mauvais cadrage du problème, pour trois raisons fondamentales :
- La mauvaise question : La question pertinente n’est pas « Comment puis-je prendre une décision neutre ? ». Cette interrogation suppose que la neutralité est un état atteignable, alors que notre architecture cognitive l’exclut par nature.
- Le mauvais objet : Nous analysons à tort la « décision » comme un événement isolé et ponctuel. L’objet d’analyse pertinent est en réalité « l’agent décisionnaire » – un système dynamique qui observe, agit et évolue dans le temps (Kochenderfer, 2015). Chaque décision n’est qu’un instantané dans la trajectoire de cet agent.
- Le vocabulaire trompeur : Des mots comme « choix » ou « décision » suggèrent un acte conscient et délimité. Ils masquent un processus continu, largement influencé par des mécanismes implicites et non conscients qui opèrent en permanence sous la surface de notre conscience (Balconi & Crivelli, 2025).
Il faut donc abandonner cette quête stérile et poser une nouvelle question, plus profonde et plus opérationnelle, qui guidera le reste de notre réflexion :
Comment la mémoire de mon système façonne-t-elle mes décisions, et comment puis-je interagir consciemment avec ce processus ?
3. Cerveau associatif vs processeur logique : un modèle plus réaliste
Votre cerveau n’est pas un ordinateur exécutant un calcul ; c’est un réseau neuronal biologique dont l’architecture même est sculptée par l’expérience.
Chaque événement, chaque apprentissage, chaque interaction modifie physiquement les connexions synaptiques de ce réseau. Une décision n’est pas le résultat d’un algorithme logique, mais une configuration d’activité qui émerge de cette structure façonnée par le passé. Le fonctionnement de ce réseau repose sur des principes fondamentaux qui expliquent pourquoi nos choix sont intrinsèquement liés à notre histoire (Korteling et al., 2018, cité par Balconi & Crivelli, 2025) :
- Associativité : Le cerveau traite l’information en reliant les nouvelles données à des connaissances et des expériences existantes. Il ne traite jamais une information de manière isolée.
- Compatibilité : Il privilégie les informations qui confirment ses modèles et croyances existants. Ce principe est à l’origine du biais de confirmation et du biais du statu quo.
- Rétention : Il a d’énormes difficultés à ignorer ou à oublier des informations, même lorsqu’elles sont devenues obsolètes, non pertinentes ou incorrectes.
Pour mieux saisir cette dynamique, deux analogies issues de domaines différents sont particulièrement éclairantes :
- Cognition/Ingénierie : Dans les modèles de planification pour agents intelligents (POMDP), lorsqu’un agent doit agir sous une incertitude partielle, il ne connaît pas l’état exact du monde. À la place, il maintient un « état de croyance » (belief state), qui est une distribution de probabilité sur tous les états possibles. Cet « état de croyance » est sa mémoire du passé, constamment mise à jour par de nouvelles observations. Il ne repart jamais de zéro (Kochenderfer, 2015). Cette métaphore est puissante car, comme l’agent, nous naviguons constamment avec des informations incomplètes. Notre état mental à un instant t est une carte probabiliste de la réalité, construite à partir de chaque observation passée. Notre passé ne se contente pas d’influencer notre présent ; il est notre modèle actuel de la réalité.
- Biologie/Cognition : L’apprentissage par récompense ne serait pas possible sans une mémoire biologique robuste. C’est le rôle de l’hippocampe qui nous permet de relier des actions à des conséquences différées dans le temps (Dennison et al., 2022). Sans cette capacité à connecter le présent à un résultat futur lointain, l’apprentissage serait limité à des réflexes immédiats. La mémoire n’est donc pas un simple stockage d’informations ; elle est le mécanisme biologique qui rend possible l’apprentissage au-delà des conséquences immédiates, nous permettant de lier une action d’aujourd’hui à un résultat lointain.
4. Impacts concrets d’un mauvais cadrage décisionnel
Ignorer que nos décisions émergent de la mémoire de notre système a des conséquences concrètes et souvent invisibles. Ces mécanismes, bien qu’efficaces pour la survie, peuvent saboter nos objectifs dans des environnements complexes.
- Des décisions systématiquement biaisées. Le principe de compatibilité de notre réseau neuronal nous pousse à rechercher et à privilégier les informations qui confirment nos croyances, un phénomène connu sous le nom de biais de confirmation (Balconi & Crivelli, 2025) — un écho direct de la mémoire du système qui privilégie la compatibilité à la vérité objective. De plus, nos choix sont extrêmement sensibles aux effets de contexte. L’effet de dominance asymétrique, par exemple, montre qu’en introduisant une option « leurre » délibérément inférieure, on peut manipuler la préférence entre deux autres options. Ce processus est de nature automatique et perceptuelle, contournant toute analyse logique (Shiv et al., 2005).
- Des comportements apparemment incohérents. Certains comportements qui semblent irrationnels deviennent parfaitement logiques lorsqu’on les analyse à travers le prisme de la mémoire et des états internes. L’effet de cadrage, démontré par Kahneman et Tversky, montre que présenter la même information en termes de gains ou de pertes conduit à des décisions radicalement opposées (Kochenderfer, 2015). De même, dans le jeu de l’ultimatum, les participants rejettent souvent des offres financièrement avantageuses si elles sont perçues comme injustes. Cette « irrationalité » s’explique par le fait que l’acte de punir l’injustice active les mêmes circuits de la récompense dans le cerveau que ceux activés par un gain monétaire (Shiv et al., 2005 ; Dennison et al., 2022), démontrant que la mémoire du système pondère la justice sociale comme une récompense tangible.
- Un sabotage progressif dans le temps. Individuellement, ces biais peuvent sembler mineurs. Mais leur accumulation dans le temps, pilotée par la mémoire du système, peut conduire à des défaillances stratégiques majeures. Le biais d’apprentissage optimiste, par exemple, peut nous amener à surpondérer les retours positifs et à sous-estimer les échecs, ce qui mène à une prise de risque croissante et mal calibrée sur le long terme (Dennison et al., 2022). De même, le biais du statu quo, directement lié au principe de compatibilité, peut paralyser une organisation ou un individu, l’empêchant d’opérer les changements nécessaires et le conduisant à un déclin progressif mais inéluctable.
5. Limites assumées et leur rôle dans l’intelligence décisionnelle
Cet article adopte une posture lucide et refuse de proposer une fausse solution. Il est essentiel de comprendre les limites de cette approche pour en saisir la véritable portée.
- Ce que l’article ne propose pas : Vous ne trouverez ici aucune méthode simple pour « éliminer vos biais ». Les mécanismes décrits – associativité, compatibilité, rétention – ne sont pas des défauts à corriger, mais des caractéristiques fondamentales de notre architecture cognitive, conçues pour l’efficacité et l’adaptation (Balconi & Crivelli, 2025).
- Ce qu’il ne résout pas : L’objectif n’est pas de parvenir à des décisions « parfaites » ou « pures ». Tenter d’effacer l’influence du passé est non seulement impossible, mais ce serait aussi indésirable. L’intuition et l’expertise reposent précisément sur ces mêmes mécanismes d’association neuronale, affinés par des milliers d’heures de pratique et d’expérience (cité dans Balconi & Crivelli, 2025). Supprimer les biais reviendrait à supprimer l’expertise.
- Pourquoi ce refus est volontaire : Le but de cet article est de promouvoir la lucidité, pas la simplification excessive. La véritable prise de conscience ne consiste pas à lutter contre la nature de son esprit, mais à comprendre son fonctionnement pour mieux naviguer avec lui. L’objectif n’est pas l’élimination du processus, mais la conscience du processus.
6. Conclusion : devenir l’architecte de sa mémoire décisionnelle
La conclusion n’est donc pas une réponse, mais un changement de paradigme. La bonne question n’est plus de savoir comment atteindre une objectivité illusoire, mais comment devenir l’architecte de son propre système décisionnel. Cela mène à une question finale, qui exige non pas une simple introspection, mais une méthode :
Sachant que vos décisions sont inévitablement conditionnées par la mémoire de votre système, comment construire délibérément les expériences et les boucles de rétroaction qui forgeront la mémoire sur laquelle s’appuieront vos décisions futures ?
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