« Le problème n’est pas que nous prenions trop de risques, mais que nous les définissions mal. »
DATRIX

Notre capacité à prendre des décisions judicieuses repose sur une distinction fondamentale, et pourtant systématiquement ignorée : celle qui sépare le risque de la perte. Confondre les deux n’est pas une simple imprécision sémantique; c’est une erreur de cadrage qui vicie nos stratégies et nous condamne à répéter des échecs parfois spectaculaires.
1. Fracture cognitive : le risque mal défini
Une croyance profonde structure notre rapport au monde : le risque serait un mal à éviter, une menace à neutraliser afin d’atteindre un état de sécurité. Cette conviction s’incarne dans une définition simple, presque intuitive, que nous acceptons sans la questionner :
« Le risque, c’est la probabilité d’une perte.«
Et si cette confusion entre le risque et la perte constituait précisément la source de nos erreurs de jugement les plus persistantes – et de nos échecs les plus coûteux ?
2. De la perte à la structure de l’incertitude
Notre approche habituelle du risque est fondamentalement viciée, non pas dans ses calculs, mais dans la manière même dont le problème est formulé. Ce cadrage initial biaise l’ensemble du raisonnement et conduit, presque mécaniquement, à de mauvaises solutions.
La mauvaise question
Nous posons systématiquement la mauvaise question :
« Comment éliminer le risque ? » ou « Comment être en sécurité ?«
Ces questions sont des impasses conceptuelles. Dès 1984, une étude en théorie de la décision qualifiait la recherche d’un niveau de risque « acceptable » de quête insaisissable, pour laquelle aucune formule magique n’a jamais été découverte. La difficulté récurrente à répondre à la question « How safe is safe enough? » révèle la nature profondément mal posée du problème.
La véritable question n’est pas de savoir comment atteindre la certitude, mais comment composer avec l’incertitude.
Le mauvais objet
Nous traitons le risque comme un objet unidimensionnel, réduit à une simple probabilité de perte quantifiable. Or le risque n’est pas un nombre : c’est un phénomène socio-technique complexe.
Les travaux de Paul Slovic et de la recherche psychométrique, dès les années 1980, ont montré que la perception du risque dépend de nombreux facteurs qualitatifs – bien au-delà des estimations de mortalité ou de fréquence utilisées par les experts. Des notions telles que le potentiel catastrophique ou la menace intergénérationnelle jouent un rôle central dans la perception publique, tout en restant absentes des modèles purement techniques.
La théorie culturelle du risque va plus loin encore : les risques sont construits, sélectionnés et hiérarchisés socialement. L’objet que nous analysons est donc indissociable d’un contexte, de valeurs et de relations de pouvoir. Il ne s’agit jamais d’une variable isolée et purement objective.
Le vocabulaire trompeur
Les mots que nous utilisons ne sont pas neutres. Ils cadrent le problème et orientent nos décisions avant même que l’analyse ne commence. L’effet de cadrage (framing effect) en fournit une illustration saisissante.
Dans une expérience menée en 1984, des participants – y compris des médecins – devaient choisir entre deux traitements médicaux. Lorsque les résultats étaient présentés en termes de taux de survie, 44 % des sujets choisissaient une thérapie donnée. Présentées en termes de taux de mortalité, ces mêmes données ne recueillaient plus que 18 % d’adhésion.
Les mots perte, mort, sécurité, gain ne sont pas de simples descripteurs. Ce sont des opérateurs cognitifs qui structurent notre perception de la réalité et biaisent le jugement de manière pré-analytique.
3. Redéfinir le risque : structure de l’incertitude
Pour sortir de l’impasse, il faut redéfinir le concept même de risque.
Une nouvelle définition
« Le risque n’est pas une perte. Le risque est la structure de l’incertitude.«
Cette définition déplace le regard : de l’éventualité d’un résultat négatif vers la distribution complète des futurs possibles. Le risque décrit la dispersion des issues potentielles, incluant à la fois leur probabilité et leur amplitude – qu’elles soient favorables ou défavorables.
La notion de volatilité en finance illustre cette idée. Elle est définie comme la dispersion possible des résultats et constitue la principale variable inconnue dans les modèles de tarification d’options. Une volatilité élevée n’implique pas une perte certaine; elle implique une plus grande amplitude des trajectoires possibles.
Le risque, c’est cette amplitude.
Une analogie transversale
Considérons un pont. S’il était conçu pour être parfaitement rigide, sans aucun mouvement possible, il se briserait sous l’effet du vent ou des charges dynamiques. Sa survie ne dépend pas de l’élimination du mouvement, mais de sa capacité à absorber, dissiper et gérer les contraintes.
La résilience du pont ne vient pas de l’absence de risque, mais d’une conception qui intègre la structure de l’incertitude. Le risque n’est pas l’oscillation; le risque est l’éventail des contraintes possibles. L’oscillation est une réponse adaptative.
4. Conséquences de confondre risque et perte
Confondre le risque avec la perte produit des conséquences opérationnelles profondes. Cette erreur lie le risque mal défini, le temps – comme facteur d’accumulation – et le facteur humain – comme déclencheur de décisions biaisées – dans une trajectoire menant à l’échec.
Décisions biaisées et sabotage progressif
Cibler des rendements absolus en ignorant la structure du risque conduit à des désastres. Les stratégies deviennent éphémères, comme le résumait Gerald Loeb :
» Juste au moment où vous pensez avoir trouvé la clé du marché, ils changent les serrures. «
L’effondrement du fonds Amaranth en 2006 en fournit une illustration frappante. En visant un gain jugé quasi certain, le fonds accumula une position si massive sur le marché du gaz naturel que, pour un seul mois de livraison, elle équivalait à la consommation résidentielle mensuelle totale des États-Unis. Sa propre taille détruisit la liquidité du marché et sabota la stratégie.
Ici, ce n’est pas le marché qui a “surpris” le fonds, mais une décision humaine ignorant la structure du risque de taille et de trajectoire.
Comportements incohérents et angles morts
La confusion entre risque et perte engendre des comportements incohérents, où les mesures déclarées n’ont plus de lien avec le risque réellement encouru.
En 2007, la Banque de Montréal déclarait une VaR quotidienne moyenne de 8,8 millions de dollars canadiens sur son portefeuille de matières premières. Peu après, elle annonçait une perte réelle de 680 millions de dollars. Cette perte, environ 77 fois supérieure au risque déclaré, provenait notamment de processus de valorisation insuffisamment contrôlés.
L’outil n’était pas “faux” en soi. Il définissait simplement mal le risque, laissant persister des angles morts humains jusqu’à ce que la réalité du marché les rende visibles.
5. Limites de cet article : ce qui n’est pas traité
Cet article vise à déplacer un cadre de pensée, non à en substituer un autre.
Ce qu’il ne fait pas : proposer une méthode de calcul du « vrai » risque. Toute tentative de quantification définitive retomberait dans l’illusion d’une objectivité totale, alors même que le risque est un phénomène complexe et construit.
Ce qu’il ne résout pas : indiquer quelles décisions prendre. Comme le montre la théorie culturelle du risque, ces choix sont indissociables de systèmes de valeurs, de contraintes et de biais propres à chaque contexte.
Cette retenue est volontaire. Offrir une réponse définitive reviendrait à nier la thèse centrale : le risque est la structure de l’incertitude, non un problème technique à éliminer.
6. Conclusion : questions ouvertes sur la conception du risque
Abandonner la définition du risque comme perte ne clôt pas le débat. Cela l’ouvre.
Si le risque est la structure de l’incertitude, alors la question devient :
Comment concevoir des systèmes – financiers, organisationnels, sanitaires – qui ne cherchent pas seulement à résister à l’incertitude, mais à rester viables en sa présence ?
Cette question n’appelle pas une formule, mais une méthode. Elle marque le passage de la prédiction à la conception, et de la prévention illusoire à la résilience pensée.
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