Pourquoi deux stratégies identiques ne donnent jamais les mêmes résultats

Ou : L’illusion de la comparabilité et le poids du chemin parcouru

1 068 mots
5–7 minutes

1. Fracture cognitive : pourquoi deux stratégies identiques produisent des résultats divergents

Une croyance tenace imprègne le monde de l’investissement et du trading : la conviction qu’une stratégie statistiquement gagnante, si elle est appliquée rigoureusement, mènera inévitablement au succès. On peut la résumer en une phrase : « Si la stratégie est bonne, il suffit de l’appliquer ».

Cette croyance, simple et rassurante, est précisément la cause principale des échecs. Le problème n’est pas la stratégie, mais l’hypothèse erronée que deux individus, ou même un seul individu à travers le temps, peuvent appliquer cette stratégie de manière identique. L’échec ne naît pas de la méthode, mais de notre incapacité à voir que le véritable terrain de jeu n’est pas la stratégie elle-même, mais le chemin que nous parcourons en l’exécutant.

2. Changer de question : pourquoi la méthode n’explique pas les résultats

La question « Quelle est la meilleure stratégie ? » est mal posée. Se focaliser sur la stratégie, c’est analyser le mauvais objet. C’est comme juger la qualité d’un scalpel sans considérer la main du chirurgien, son état de fatigue ou la complexité de l’opération en cours.

Cette erreur est systématisée par l’usage de métriques statiques comme la Value at Risk (VaR) ou le ratio de Sharpe. Ces outils évaluent la performance en se fondant sur une rationalité substantive, qui se concentre exclusivement sur les résultats. Or, cette approche ignore la rationalité procédurale, qui s’intéresse à la qualité du processus décisionnel à travers le temps. Cette focalisation sur les résultats finaux engendre une cécité fondamentale à la trajectoire. Le risque n’est pas une propriété de l’actif, mais une propriété émergente de la structure globale du système. Le véritable danger ne réside pas dans une perte ponctuelle, mais dans la dégradation progressive de la trajectoire. Comme le dit l’adage, se focaliser sur un résultat ponctuel pour évaluer le risque revient à regarder une seule image d’un film et prétendre en deviner la fin. C’est la dynamique, la séquence des événements, qui révèle le véritable scénario.

Il faut donc reformuler le problème. La question pertinente n’est pas la qualité intrinsèque de la stratégie, mais l’analyse de l’interaction dynamique entre la stratégie, l’opérateur humain qui l’exécute, et le facteur temps.

3. Dépendance au sentier : quand la trajectoire transforme l’opérateur

La séquence des pertes et des gains détermine le résultat bien plus que leur somme finale. C’est le principe de chemin-dépendance.

Un résultat de +10 000€ n’a pas la même signification s’il est le fruit d’une progression régulière ou s’il est atteint après un gain de 60 000€ qui efface une perte latente de 50 000€. Cette seconde trajectoire, marquée par un drawdown sévère, transforme l’expérience de l’opérateur. D’un point de vue comptable, le résultat est identique. D’un point de vue systémique, tout a changé. Pour un gestionnaire de fonds, une telle séquence, même si elle est finalement rattrapée, n’est pas un simple revers ; pour lui, « perdre ces comptes est équivalent à la mort de son business » par la perte de confiance de ses clients.

Cette trajectoire n’est pas seulement une expérience psychologique ; c’est un événement biologique. Une série de pertes n’est pas un événement purement financier, mais un stress biologique cumulatif. Le processus est précis : l’hypothalamus, une glande à la base du cerveau, initie la réponse « combat-fuite ». Il excite le système nerveux sympathique, qui à son tour stimule la médullosurrénale (la partie centrale de la glande surrénale) pour qu’elle libère de l’adrénaline et de la noradrénaline dans le sang. Cette usure physique et mentale modifie durablement la capacité du décideur à prendre des décisions rationnelles. La trajectoire des pertes altère biologiquement l’opérateur, le rendant différent de celui qu’il était au début du processus.

4. Usure et auto-sabotage progressif : quand la trajectoire détruit l’exécution

En suivant le fil conducteur Risque → Temps → Humain, les conséquences de cette compréhension erronée deviennent claires. Une trajectoire difficile active inévitablement des biais cognitifs et décisionnels qui dégradent l’application de la stratégie.

  • Décisions Biaisées : La théorie des perspectives (Prospect Theory) explique la tendance répandue des acteurs de marché à « couper leurs positions gagnantes trop tôt et à laisser courir leurs positions perdantes trop longtemps ». Ce n’est pas une « erreur » abstraite, mais une réaction viscérale à la douleur d’une trajectoire négative. Le travail de Mark Douglas a mis en évidence un fait accablant : les traders abandonnent rarement un système au-delà de deux ou trois pertes consécutives, non pas parce que le système est défaillant, mais parce que l’usure mentale devient insupportable.
  • Comportements Incohérents : La pression générée par le chemin parcouru conduit à des déviations par rapport au plan initial. L’opérateur saute une transaction après une perte (peur), réduit sa taille de position (appréhension), ou la double par frustration (tentative de « se refaire »). Chaque décision est une déviation du protocole théorique.
  • Sabotage Progressif : L’accumulation de ces micro-décisions, chacune étant une réponse au stress de la trajectoire, fait que la stratégie réellement appliquée n’a plus rien à voir avec la stratégie théorique. C’est un sabotage lent, progressif et souvent invisible. L’opérateur croit suivre le plan, alors qu’en réalité, il ne fait que réagir à la douleur de son propre parcours.

5. Limites assumées : ce que cet article ne résout pas

Cet article n’a pas pour but de fournir une solution miracle, une meilleure méthode de test ou une technique pour « mieux gérer ses émotions ».

Refuser de donner une fausse solution (« fausse clôture ») est un choix délibéré. L’objectif n’est pas de résoudre le problème, mais de le poser correctement. La complexité de l’interaction entre l’humain, le temps et l’incertitude ne peut être réduite à une simple technique de développement personnel. Le but est de provoquer un changement de perspective, pas de fournir une recette. Affirmer qu’il existe une solution simple serait perpétuer l’illusion que nous venons de déconstruire.

6. Conclusion : survivre à la trajectoire plutôt qu’optimiser la méthode

L’analyse de la chemin-dépendance et de ses conséquences psychologiques et biologiques nous force à abandonner la quête de la performance optimale pour nous concentrer sur une question plus fondamentale. La conclusion n’est pas une réponse, mais une redéfinition du problème. C’est une transition d’une logique d’optimisation vers une architecture de la robustesse. Comme l’énonce un principe fondamental de la théorie des systèmes :

Survivre, c’est préserver des options. Optimiser, c’est souvent les fermer.

Puisque la performance est une conséquence de la trajectoire et non un simple résultat, la vraie question n’est plus « Comment optimiser mes gains ? » mais : « Comment architecturer un processus décisionnel qui garantit ma survie pour me permettre de continuer à jouer ? »

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